Nulle haquenée chez les dragons !
Dès le début de la Grande Guerre, les Nantais virent partir pour le front, entre autres, le 3e dragons, qui depuis les dernières années du siècle précédent était caserné dans leur ville… La disparition des vestes de cavalier(s) que d’aucuns, plus tard, soutenaient avoir été de drap bleu nuit alors que d’autres les avaient vues noir de jais, et des pantalons garance à la bande noire, voire bleue, provoqua une grande émotion dans la cité des Ducs.
Plus d’un devait alors regretter l’éclipse, pendant près de cinq ans, des fiers défilés de destriers élégants et robustes tout à la fois que s’était arrogés la cavalerie française, et où ne se mêlait aucune haquenée juvénile, quand bien même eût-elle joué les starlettes au haras, et où ne se dissimulait pas la moindre haridelle des faubourgs. (fin pour les juniors)
Tous les dragons, a priori, devaient être dotés d’une carabine et d’une lance en bambou royal mesurant quelque trois mètres, mais l’intendance eut des difficultés pour assurer cela. De plus, le Haut État-Major allait se rendre à l’évidence, au bout de quelques mois : le temps n’était plus aux charges inutilement héroïques de la cavalerie contre les mitrailleuses et l’artillerie. Alors, les dragons vont être versés dans l’infanterie, l’artillerie ou l’aviation, à part, tels de modernes estradiots, pour quelques opérations de reconnaissance et des missions de liaison. La plupart, sans doute en maronnant, troqueront donc leurs équidés – ni aubères ni pinchards – non pas contre des espingoles empoussiérées, mais contre des mousquetons modernes pouvant être munis d’une baïonnette.
Quoique mis au régime sans selle(s), les dragons échapperont aux redoutables bandes molletières des griftons de l’infanterie et garderont leurs bottes dans les tranchées et dans les boyaux, mais eux aussi devront peu à peu adopter la tenue bleu horizon. Toutefois, les fourriers, débordés par la quantité d’effets militaires à fournir aux combattants, et se retrouvant face à des uniformes transformés en écumoires, sous l’oeil narquois de mites railleuses, attribueront parfois aux dragons des vareuses dépareillées, des dolmans défraîchis, des culottes en velours ou en grosse toile, des capotes désassorties… sans oublier les sticks des sous-officiers ! En ce qui concerne les couvre-chefs, les casques Adrian ne remplacèrent pas sur-le-champ les casques à cimier.
Jusqu’à la fin de 1918, les différents pelotons et escadrons du régiment seront engagés çà et là sans relâche, laissant au champ d’honneur un dixième de l’effectif. Au début de septembre 1919, vers la Sainte-Rosalie, les dragons regagneront leur garnison nantaise… © Jean-Pierre Colignon, novembre 2014.